ENTREPRENDRE ?
Entreprendre est un droit
individuel, et un devoir social de justice: c’est une action génératrice de
satisfactions individuelles méritées, parce que reconnues collectivement.
ENTREPRENDRE ? En
entreprise, naturellement !
Préambule
J’ose affirmer que favoriser la création d’entreprise est un devoir moral, comme l’a été il y a plus d’un siècle celui de l’accès aux études par tous, avec l’école gratuite et obligatoire de la III° république. Qui niera que la plus grande inégalité sociale apparaît à la naissance, dans une famille riche ou pauvre ?
Deux voies sont possibles pour réduire cette inégalité:
· les études pour une promotion sociale par l’accès aux diplômes et à des responsabilités assises sur des connaissances et compétences,
· la création d’entreprise avec création de valeur par l’intelligence et la pertinence des produits vendus à des consommateurs séduits par leur contenu.
Beaucoup a été réalisé, expérimenté, et fait l’objet de débats passionnés en France dans le siècle passé pour l’accès démocratique aux études, même si Pierre Bourdieu en a montré les déviations et limites dès 1964.
Mais constatons que peu de politiques ambitieuses et globales ont été mises en oeuvre en France pour démocratiser la natalité des entreprises : beaucoup de diagnostics truffés de chiffres déplorent le retard culturel de notre pays par rapport à ceux d’Amérique du nord ou à la Grande Bretagne plus proche, et quelques propositions gouvernementales invoquent l’ardente obligation de création d’emplois.
Ces propositions prétendent encourager les candidats à la création d’entreprises (mais elles complexifient le maquis déjà inextricable dans lequel on les engage) et capter l’attention des financiers potentiels (les pouvoirs publics peuvent bien amoindrir leur méfiance, mais seuls les porteurs de projets peuvent gagner leur confiance !): cependant elles ne se donnent pas pour objectif d’augmenter le nombre de projets potentiels de création de nouvelles entreprises.
On peut regretter qu’aucun mouvement politique majeur n’ait osé proposer ce beau chantier comme une réponse démocratique à l’injustice sociale : et pourtant, n’est il pas plus moral de proposer à nos jeunes, à côté de la voie classique des études supérieures, l’accès à une aisance (relative) méritée par l’acte d’entreprendre, plutôt que par la voie paradoxalement si peu transparente du sport ou celle encore moins vertueuse des objets médiatiques d’une industrie du spectacle sans scrupules ?
J’affirme que si le retard de notre pays est culturel, la correction doit agir sur le moule éducatif de la famille, l’enseignement des écoles ou l’univers modélisant professionnel : l’action sur les deux premiers ne donnera des résultats qu’à moyen ou long terme (au bénéfice de la génération à venir), alors qu’une action dans le monde des entreprises peut donner des résultats très rapidement et révéler un potentiel inexploité de projets, si on veut bien corriger leur réflexe naturel et malthusien.
ENTREPRENDRE ? En
entreprise, naturellement !
Quelques
observations d’abord:
·
La moitié des créateurs d’entreprise sont des
salariés ( 48% des 170 000 créations: rapport F.Hurel de juillet 2002) et
44% des salariés du secteur privé souhaitent créer leur entreprise (sondage du
journal Les Echos d’octobre 2002).
·
Les starts-ups rêvent logiquement de devenir de
grandes entreprises, à l’image de Cisco ou Gemplus, alors que beaucoup de
grandes entreprises rêvent de fonctionner avec souplesse et agilité comme de
jeunes entreprises, en s’affranchissant des technostructures qu’elles ont
sédimenté dans leur passé.
·
Les ressources affectées par les entreprises privées
françaises à la recherche/innovation marquent le pas (la France, avec d’autres
pays de l’Union Européenne veut porter de 2,2 % à 3% la part du PIB affecté à
cet effort avant 2010, avec une contribution relative du secteur privé
inférieure à celle de pays comparables). Et on voit de grandes entreprises
technologiques (en France : Air Liquide, Cegetel,…,EDF, France Télécom,
…,Schneider, Valéo) créer des fonds d’investissement en « capital-risque »
pour faire de la veille concurrentielle puis acheter des starts-ups innovantes
(qui sont le maillon manquant dans leur chaîne créatrice de valeur), plutôt que
doter de moyens d’innovation leurs équipes de recherche: peut on imaginer que de
grands acteurs aillent piocher régulièrement dans ce « méta-marché »
des technologies innovantes s’ils ne l’alimentent pas à leur tour avec de
jeunes entreprises nées en leur sein ?
·
L’organisation moderne des entreprises avec moins de
niveaux hiérarchiques de responsabilités qu’auparavant, rend plus difficile la
séduction des cadres de valeur qui ne se voient plus présenter, lors de leur
recrutement, un parcours de carrière attractif : pour les attirer, ces
entreprises ont tout intérêt à leur offrir des opportunités de créer
leur propre entreprise avec leur plein appui (essaimage). Elles valorisent
ainsi leur image par cette nouvelle pratique et rendent possible ce qui est
l’obsession des étudiants des campus nord-américains : acquérir d’abord
une expérience en grande entreprise et saisir toute opportunité pour créer la
sienne.
Mais
pourquoi donc les entreprises peuvent avoir intérêt à pratiquer
l’essaimage ?
·
Respirer (inspirer ou recruter, et expirer ou
essaimer) est naturel quand on est en bonne santé, et indispensable pour
affronter les tempêtes : les entreprises mâtures ont tout intérêt à
développer l’essaimage en régime de croisière, et pas seulement quand le carnet
de commandes est brutalement réduit et qu’elles sollicitent les pouvoirs publics
pour accompagner des plans sociaux.
·
Les cadres à haut potentiel d’une entreprise n’ont
pas tous un profil de manager ou de chef de projet : ceux ayant le profil
d’entrepreneur innovateur seront mieux valorisés dans la création d’un
« spin-off » ami et partenaire fidèle de la maison mère (construit
sur un savoir-faire ou des actifs de propriété intellectuelle en technologie),
que dans la gestion d’une structure stable et sécurisée ou – pire – chez un
concurrent qui saura exploiter leur frustration au détriment de l’entreprise
imprévoyante.
·
« Créer de la valeur » est synonyme de
« entreprendre » : la création de valeur dans une entreprise
adulte est naturellement orientée vers son cœur de métier (innovation sur ses
produits actuels, et parfois création de nouveaux produits) ; mais les
résultats des recherches des salariés d’une entreprise ne sont jamais
complètement exploitables dans son cœur de métier: certains d’entre eux peuvent
servir d’amorce d’une entreprise nouvelle, plus habile que la maison mère pour
tester et pénétrer un nouveau marché.
·
Dans ce cas de cession de technologie à des
salariés, le financement des développements complémentaires nécessaires est
pris en charge par d’autres investisseurs qui fertilisent ainsi tous les
résultats de recherche et corrigent le malthusianisme classique de l’entreprise
mère : la valorisation capitalistique de cet actif cédé (construit par
exemple sur un brevet ou un logiciel) peut devenir très supérieure à celle
d’une simple cession de licence : elle trouvera sa place comptable dans le
haut de l’actif du bilan de l’entreprise mère (participations minoritaires dans
de jeunes sociétés) et sera revalorisée au rythme des augmentations successives
de capital de ces jeunes « spin-offs », au lieu d’être ignorée parce
que délaissée (brevet dormant) ou générant de modestes recettes noyées dans le
compte d’exploitation (licence de brevet).
·
Dans une compétition économique où les arbitres de
la concurrence européenne ou mondiale surveillent les grandes entreprises, la
sélection et le test des bonnes technologies ou des bons produits pour des
marchés futurs et incertains est naturellement plus facile (plus discrète, mais
aussi moins risquée pour l’image de la grande entreprise) par des
« start-ups » : un méta-marché des technologies innovantes est
ainsi appelé à se développer, où de grandes entreprises achètent des
« spin-offs » nées dans d’autres entreprises ou dans des centres de
recherche publique, et génèrent à leur tour des « spin-offs » qui
peuvent être convoitées par d’autres entreprises.
·
Pour une grande entreprise qui évolue dans un marché
concurrentiel en forte évolution, créer des « spin-offs » amies (qui
gardent une reconnaissance affective pour leur entreprise génitrice) est un
moyen de constitution d’un écosystème protecteur, avec ses vigies avancées et
ses chiens de garde, permettant de sécuriser leur cœur de métier.
Comment amorcer le cercle vertueux
de création d’entreprises par cession de technologie à ses salariés ?
(Un
petit courant dans la gâchette du transistor, pour libérer un grand courant
dans les circuits de l’économie)
Au
delà du discours d’intention de quelques dirigeants de grandes entreprises
(dans le registre des discours de
l’ « entreprise citoyenne ») qui reconnaissent la
pertinence des arguments précités pour l’essaimage (c’est à dire la création de
nouvelles entreprises par leurs salariés), force est de constater que dans les
faits, les responsables opérationnels de ces entreprises ne font rien pour
favoriser les projets de leurs collaborateurs ; pourquoi le feraient ils,
puisque économiquement rien n’incite une entreprise mâture à aider un salarié
dont le départ semble au premier abord l’appauvrir, et que donc les
responsables opérationnels sont évalués sur la base de critères de gestion qui
ignorent ce processus de pépinière potentielle des jeunes pousses ?
L’explication
souvent avancée est le risque de perte de savoir-faire et d’employés de
qualité : mais faut il rappeler la parabole des talents de l’évangile, et
peut on retenir un salarié qui veut devenir entrepreneur ?
A
moins qu’une crainte irraisonnée de création d’un nouveau concurrent inhibe les
géniteurs potentiels ? Mais le « spin-in » (rachat d’un
« spin-off » pratiqué par LUCENT ou EADS par exemple) permet de
corriger cette rare éventualité !
Et
les entreprises qui ont affiché des politiques d’appui à l’essaimage (souvent
membres de DIESE : association française pour le « Développement de
l’Initiative et de l’Entrepreneuriat chez les Salariés d’Entreprises »),
leur ont parfois donné une connotation d’alternative ou de complément à un plan
social, en compensation à des redéploiements internes réducteurs d’emplois
salariés (politiques d’appui au développement économique local) : leurs
résultats sont modestes et n’ont pas suffisamment fait école.
Parce que l’entreprise ne réagit qu’en fonction de ses
intérêts économiques, avec un mimétisme dont l’orientation est souvent donnée
par la fiscalité décidée par les pouvoirs publics, je milite pour une
incitation de caractère fiscal (ou une réduction des charges sociales imposées
par la collectivité) afin de favoriser dans les entreprises mâtures
l’épanouissement des semences latentes de nouvelles entreprises :
concrètement, une telle réduction d’impôt ou de charges sera traduite par le
directeur financier de l’entreprise mère vers tous les responsables
opérationnels de filiales, départements et services, avec l’objectif
d’accroissement des résultats financiers annuels.
Dès
lors que cette mesure est la contrepartie d’un apport consenti à de nouvelles
entreprises essaimées, celles-ci seront mieux considérées dans les couches
opérationnelles des grandes entreprises, et souvent même encouragées.
Je suggère par exemple que des frais de
recherche/innovation (dont les résultats ne sont pas utilisés dans l’entreprise
adulte), mais aussi les charges salariales des créateurs pendant la gestation
de leur projet, soient considérés comme un « apport en nature » à la
nouvelle pousse, avec un traitement fiscal privilégié.
Conclusion
Une politique démocratique favorisant la natalité
des entreprises est une bonne réponse sociale pour corriger l’injustice à la
naissance des inégalités entre les hommes, comme l’a été dans le siècle écoulé
la politique pour l’accès démocratique à des études favorisant la promotion
sociale des individus.
Le réservoir naturel des semences d’entreprises
nouvelles est l’ensemble des entreprises adultes : d’ailleurs les jeunes
oliviers issus des noyaux de leurs aînés se trouvent d’abord dans les
oliveraies, avant d’être cultivés en pépinières, et jamais dans les préaux
d’école ou les terrains vagues !
La correction du malthusianisme traditionnel des
entreprises qui n’obéissent qu’à leur intérêt économique, doit être initiée par
des allègements fiscaux compensant leur effort pour l’essaimage de nouvelles entreprises :
ainsi un cercle vertueux amorcé dans l’univers professionnel, puis relayé par
l’enseignement des écoles et le moule educatif familial, ouvrira un nouveau
chantier consensuel de justice sociale.
Et les entreprises pérennes seront celles qui essaiment
le plus : ce sont bien celles qui innovent intensément pour renouveler
leurs produits sur leurs marchés qui naturellement génèrent des opportunités de
nouvelles pousses !