HANDICAPS SOCIAUX ET AVANTAGES CULTURELS :
TEMOIGNAGE ET REFLEXIONS SUR LEUR REGULATION SOCIALE
Denis Oulés, Fontainebleau, 21 février
2005
Mon attention est attirée par les débats sur la ségrégation sociale dans l’enseignement supérieur : parce que je suis sensible aux diagnostics périodiques de l’accès aux diplômes, et aux récentes initiatives de certaines grandes écoles, j’ai souhaité apporter mon témoignage et mes réflexions sur ce sujet.
1.
Septembre
1964-Septembre 2004 : je peux témoigner de ce que l’essai
de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (« Les Héritiers, les étudiants
et la culture »)[1] est toujours
exact.
Paris, septembre 1964 : au moment où Pierre Bourdieu rédigeait la conclusion
de son essai (« La cécité aux inégalités sociales condamne et autorise à
expliquer toutes les inégalités, particulièrement en matière de réussite
scolaire, comme inégalités naturelles, inégalités de dons… »), je faisais
la connaissance de mes nouveaux camarades de promotion de Polytechnique sur la
montagne Sainte Geneviève, et j’observais les liens qui les unissaient par leur
lycée de préparation (Louis le Grand, Ginette…), leurs affinités religieuses
(les « talas », les israélites…), culturelles (binets musique,
théâtre…), sportives (escrime, tennis…).
En
juin, j’avais découvert Paris (venant du lycée Pierre de Fermat à Toulouse)
pour passer les oraux des écoles Normale Supérieure (Ulm), Mines, Centrale,
Polytechnique, et j’avais à peine été étonné par un examinateur qui justifiait
la diminution d’un point de ma note d’épreuve mathématique à l’oral de l’X
parce que je prononçais « epsilon » et « moins » avec un
fort accent du sud-ouest !
Il
est vrai que, né dans une famille très pauvre de paysans de la montagne Noire
(entre Brassac et Lacaune), ma langue maternelle était l’occitan local, et j’ai
appris le Français à l’école de mon hameau où de jeunes instituteurs débutants
venaient enseigner à une quinzaine d’élèves de tous âges, se déclaraient
malades dès la première neige de l’hiver tombée, remplacés quelques semaines
plus tard par d’autres débutants tout aussi peu motivés pour l’accompagnement
pédagogique de ces jeunes paysans…Ma chance est d’avoir eu comme premier
instituteur un adepte de la méthode Freinet.
Si
j’ai eu ma deuxième chance d’être proposé par l’un d’eux pour concourir à
l’examen d’entrée en sixième du collège Jean Jaurès de Castres, c’est parce
qu’une sœur aînée particulièrement douée avait été quatre ans plus tôt victime
d’un oubli d’inscription à cet examen : reçue ensuite première du canton
au certificat d’études primaires, elle n’a jamais pu réduire plus tard cet handicap d’un train d’études et
diplômes raté.
Je
pourrais volontiers – mais ce n’est pas l’objet du présent propos – illustrer
par mes souvenirs d’interne collégien puis lycéen les raisonnements
sophistiqués de Pierre Bourdieu précité: je me contenterai d’évoquer un fort
mauvais départ (5/20 de moyenne en mathématiques en classe de sixième) et
l’insistance déterminante de mon professeur de mathématiques en classe
terminale (lui-même fils de mineur de Carmaux et cachant ses convictions
communistes) pour m’orienter vers les classes préparatoires aux grandes écoles
d’ingénieurs dont mes parents ignoraient l’existence.
En
1964-1966, alors que les idées (confortées par des statistiques incontestées)
de Pierre Bourdieu nourrissaient des polémiques dans les dîners parisiens, et
que mes camarades de « Neuilly, Auteuil, Passy » (avec qui j’ai parfois
conservé des liens amicaux) s’en faisaient l’écho, je leur disais :
« Souriez : je suis votre alibi, parmi les 3% d’admis fils de
pauvres, qui permet à vos parents d’affirmer que le recrutement de l’école
Polytechnique est démocratique ! ».
Fontainebleau, septembre 2004 : notre quatrième de nos six enfants, Guillaume, est
admis à l’école Polytechnique, après l’aîné Laurent (1988), le deuxième
Alexandre (1992), et alors que le troisième Géraud y a été « grand
admissible » en 1994 (et a intégré l’ENSTA), et que la cinquième Constance
vient d’intégrer l’ESSEC.
Ainsi
donc je montre pour la seconde fois la justesse des mécanismes d’héritage
culturel et des choix tactiques d’éducation révélés par Pierre Bourdieu :
alors que huit déménagements géographiques ont jalonné ma vie professionnelle
en France[2], et
bien que je n’ai jamais donné un coup de pouce pour des leçons ou exercices à
mes enfants, il m’a suffi de les scolariser dans l’école (publique ou privée)
la plus proche de notre domicile, puis de leur choisir l’Allemand en première
langue du collège, et enfin de les proposer en terminale dans un lycée parisien
doté de classes préparatoires aux grandes écoles, à dix minutes de la résidence
de mes beaux parents.
Ils
ont suivi un parcours scolaire équilibré avec l’attention constante de mon
épouse qui avait obtenu une maîtrise de droit au moment de la naissance de notre
second fils à Lille, puis a été empêchée d’engager une carrière professionnelle
à cause de mes mutations successives.
Et
pendant ces 40 ans écoulés, le taux d’enfants de pauvres admis s’est
dégradé !
2.
Inégalités génétiques et injustice
sociale (potentielle) à la naissance: de quoi parlons nous ?
Tout
en étant conscient des objections possibles à mon propos simplificateur, je fais
l’hypothèse d’une égale répartition à la naissance des capacités
intellectuelles dans les différentes classes sociales.
Cette juste équipartition initiale des dons, devient injustice sociale
dès lors que le caractère pauvre ou riche de la famille éducatrice génère des
handicaps ou avantages pour le parcours scolaire des individus : sociale car
c’est bien l’organisation de la société et son système économique qui créent
l’éventail des possessions de richesses et de pouvoirs.
Ainsi
donc, nos réflexes humanistes veulent corriger cette injustice qui fait qu’un individu
socialement utile à l’humanité (par ses dons ou aptitudes et mérites potentiels)
est sous valorisé dans un chemin d’apprentissage et de reconnaissance de ses
capacités biaisé par des handicaps
culturels et/ou économiques.
La France est sans doute le pays qui, après les excès de
l’ancien régime, a le plus cherché à corriger cette injustice du parcours
social depuis la naissance : l’abbé Grégoire demandait dès 1793 une école
gratuite et obligatoire pour tous, que Jules Ferry puis les « instituteurs
soldats » de la III° république ont mise en œuvre. Remarquons aussi que le
recrutement dit « démocratique » des grandes écoles d’ingénieurs date
de la fin du 18° siècle : c’était
un pas dans la bonne direction avec le pied gauche.
Les Etats-Unis d’Amérique (dont l’héritage culturel avec leurs immigrants aventuriers venus d’Europe est différent) ont suivi une autre voie pour corriger les injustices sociales latentes de la naissance : celle de l’encouragement des jeunes à la création d’entreprise génératrice de valeur économique (par l’intelligence et la pertinence des produits vendus à des consommateurs séduits par leur contenu). Dans ce pays où le parcours scolaire est moins dépendant d’atouts culturels (sans être exempt d’handicaps sociaux), on veut corriger l’injustice sociale induite par la pauvreté des parents en favorisant la valorisation des dons et aptitudes génétiquement reçues par la réussite du jeune entrepreneur : un pas dans la bonne direction avec le pied droit.
J’ai la conviction que la France a poussé si loin la logique de la première voie (promotion sociale via l’égalité des chances par des diplômes) qu’elle s’est embourbée dans des débats idéologiques et corporatistes stériles (des « corps » de fonctionnaires en général, et de celui des enseignants en particulier) et des réformes cosmétiques, en oubliant de préserver et renforcer ce qui faisait sa richesse dans les années 1880-1950 : des découvreurs de talents formés dans les écoles normales d’instituteurs, qui venaient majoritairement de milieux pauvres (grâce à la gratuité de leur formation), et savaient parfois détecter puis stimuler dès les classes primaires de futurs étudiants[3]. Et pendant ce temps, elle n’a pas su (ou voulu : regardons combien de dirigeants de grandes entreprises françaises ont l’expérience - réussie ou pas, peu importe ! – de la création de leur propre entreprise ?) valoriser la deuxième voie de correction des injustices à la naissance par la reconnaissance des capacités entrepreneuriales de certains jeunes (souvent orientés dans des filières professionnelles fort mal considérées : parfois, Dieu merci, les plus intelligents y/compris fils d’immigrants deviennent artisans et réussissent…[4]) : nous avançons à cloche-pied !
Or pour marcher, et même courir, un homme utilise ses deux pieds,
gauche et droit…
3. Alors que faire ? « So what ? Just do it ! »
Je ne crois pas que ce problème de la ségrégation sociale dans l’enseignement supérieur, dont je viens de donner une double illustration puis ma vision, sera résolu par de petites mesures de discrimination positive (initiative de Sciences Po Paris), ou de tutorat (initiative de l’ESSEC et projet de la conférence des grandes écoles)[5] permettant de se donner bonne conscience à peu de frais: les choses se jouent à 3 – 13 ans, au moment où naît la conscience de l’enfant et se révèlent ses dons et capacités que seuls des éducateurs (eux-mêmes très conscients de leur rôle) peuvent détecter.
Comme le montrent les rapport très documentés n° 3 et 4 du CERC[6] « Education et redistribution (2003)» et « Les enfants pauvres en France (2004)» qui ont fait progresser l’analyse statistique de Pierre Bourdieu (fondé sur la seule connaissance des catégories socioprofessionnelles des parents) en scrutant les données réelles de la pauvreté, la différenciation des devenirs scolaires commence très tôt, et s’accentue au fil des ans, notamment avec les décisions d’orientation et de sortie précoce du système scolaire.
J’ai moi-même très modestement essayé une variante du tutorat avec les adhérents d’un « club service », et observé les obstacles pour son développement (cf. mon témoignage dans la table ronde du 20 janvier 2003 de l’association « Tremplin »[7]). Je ne suis pas sûr que les responsables politiques et économiques actuels de nos sociétés libérales puissent tracer d’eux-mêmes ou par leur exemple la bonne voie : à cet égard, la publication de l’excellent diagnostic « Les oubliés de l’égalité des chances »[8] par l’Institut Montaigne est pathétique pour les initiés qui connaissent les rémunérations que son président s’est octroyées ou a cautionné dans les affaires qu’il a gérées. Je doute, parce qu’une société qui ne sait pas réguler l’inflation vertigineuse des rémunérations des dirigeants des grandes entreprises (leur rapport au salaire de leur employé de base est passé en trente ans de 15/1 à 500/1 sans justification rationnelle)[9] ne peut pas prétendre réguler l’inaccessibilité des enfants de parents pauvres à des diplômes conférant un avantage social. Si je pointe le doigt sur cette aberration des rémunérations des dirigeants de l’économie libérale, c’est que j’observe avec étonnement qu’aucun contre-pouvoir (politique, syndical, international tel que l’OMC, etc.) ne cherche à réguler ce phénomène.
Alors, en attendant que la
violence du court circuit social que provoquera la différence de ces
rémunérations extrêmes, ne bouleverse le système économique de nos sociétés malades du
gaspillage des ressources naturelles et de ses conséquences climatiques, je
préconise simplement :
·
La révision du processus éducatif
des 3 - 13 ans, en faisant porter le regard des enseignants sur les enfants de pauvres
(ce qui exige le courage de la connaissance des ressources du nid familial de
l’enfant, mais n’est pas irréalisable) afin qu’ils détectent ceux dont la
conscience s’éveille très tôt, porteurs de dons et aptitudes pouvant être
cultivés, arrosés, et développés. Le système des accompagnements économiques (bourses,
etc.) pour former des médecins, ingénieurs, enseignants, etc. s’adaptera de lui
même à cette première sélection.
· L’adjonction d’un processus éducatif pour les 13 - 18 ans préparant à la création et gestion d’entreprises dans toutes les filières, mais avec un coup de pouce financier pour les enfants de parents pauvres, afin de permettre à ceux qui n’ont pas pu compenser les handicaps sociaux pour l’accès à la promotion sociale par des études longues, de valoriser leurs talents par d’autres voies que celles stupidement suggérées par les médias (vedettariat du sport et du spectacle…) et pour éviter qu’ils mettent leur intelligence dans des actions contre la société qui n’a pas su reconnaître leurs aptitudes. Ce dernier processus implique une révision radicale de l’attitude des grandes entreprises à l’égard de l’ensemencement des jeunes entreprises[10] : l’Institut Montaigne précité peut retrouver sa légitimité dans ce champ d’action.
C’est de la combinaison dialectique de ces deux processus
éducatifs, en des moments différents de la vie d’un enfant devenant adulte, que
naîtra un mouvement harmonieux pour gommer les handicaps sociaux, sans
dévaloriser les héritages culturels dont notre pays de la vieille Europe est si
fier : nous marcherons plus vite
avec un pied gauche et un pied droit !
[1] « Les héritiers, les étudiants et la culture » : collection « Le sens commun » aux Editions de Minuit
[2] Mon parcours professionnel est accessible en http://www.oules.com/edfgdf.htm
[3] Les jeunes enseignants issus de l’immigration sont aujourd’hui dans la même voie : cf. « A l’école de la république », Le Monde du 09/01/2005
[4] cf. « L'élite "beure" mène le débat sur les minorités... hors des partis », Le Monde du 20/02/2005
[5] Cf. Le Monde (La mixité sociale a du mal à s’imposer dans les grandes écoles), 19 février 2004, et Les Echos (Grandes écoles et universités accentuent leur ouverture sociale), 27/12/04
[6] CERC : Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale ; www.cerc.gouv.fr
[7] Association
TREMPLIN : http://tremplin.polytechnique.org
Table ronde à l’ENS
[8] Institut Montaigne : www.institutmontaigne.org Les oubliés de l’égalité des chances : Chap. 3.3, p. 211 à 239
[9] Rapport 2004 sur la rémunération des dirigeants des sociétés cotées : www.proxinvest.com
[10] Cf. ma réflexion « Entreprendre ? En entreprise, naturellement ! » http://www.oules.com/essaimage.htm